Un rappel des scores, tout d'abord, sur les 650 sièges mis en jeu :
Les conservateurs en obtiennent 307 (incluant une circonscription où l'élection aura lieu plus tard en raison du décès du candidat UKIP pendant la campagne, mais c'est un siège facile pour le parti de David Cameron), le Labour 258, les Libéraux Démocrates 57, le SNP, favorable à l'indépendance de l'écosse, 6 sièges, Plaid Cymru, indépendantistes gallois, 3 sièges, le SDLP, gauche nord-irlandaise, 3 sièges, les verts 1 siège, le Sinn Féin favorable au rattachement de l'Irlande du Nord à la République d'Irlande, 5 sièges, le DUP, unioniste (comprendre, désirant que l'Irlande du Nord demeure au Royaume-Uni), 8 sièges, et Alliance (gauche nord-irlandaise, neutre sur la question de l'appartenance au Royaume-Uni ou à l'Irlande), 1 siège. La majorité absolue se situant à 326 sièges, aucun parti ne peut gouverner seul.

La grande question de ce scrutin était de savoir si les Libéraux Démocrates (Lib Dems) parviendraient à obtenir suffisamment de sièges pour pouvoir choisir de former une coalition majoritaire avec le Labour ou les Tories conservateurs.

Avec les Tories, la somme de leurs sièges serait de 364, soit une majorité de 39 sièges. Mais avec le Labour, cette somme ne serait que de 315 sièges, il manque donc 11 sièges pour obtenir la majorité à la Chambre des Communes. Logiquement, les Tories et les LibDems devraient donc gouverner ensemble.

Mais tout n'est pas si simple. En effet, sur des sujets de première importance, les positions des LibDems se situent aux antipodes de celles des conservateurs : sur l'Europe, sur la fiscalité, sur l'éducation, sur l'immigration et, last but not least, sur la réforme du système électoral réclamée de longue date par les LibDems, menés par Nick Clegg.

En effet, les LibDems sont extrêmement défavorisés par le système actuel en scrutin uninominal par circonscriptions à tour unique, dit "first pass the post", où, pour cette élection où ils réalisent 23% des suffrages, ils n'obtiennent que 8,8% des sièges alors que le Labour, avec 29% des suffrages, obtient près de 40% des sièges.

La réforme du système électoral, même si elle peut ne pas passionner les foules, sera donc la clé de voûte des discussions entre les leaders des partis britanniques pour la formation d'une éventuelle coalition et le LibDem étant en position d'arbitre, il ne peut pas laisser passer cette occasion unique d'une réforme. Cependant, une proportionnelle intégrale où le pays représenterait une circonscription unique va totalement à l'encontre des intérêts des conservateurs qui se retrouveraient ainsi durablement dans l'opposition, le LibDem étant programmatiquement plus proche du Labour que d'eux.

Le hic est que pour faire passer cette réforme, s'ils décident de gouverner ensemble, les LibDems et le Labour auront besoin de l'appui d'autres partis pour obtenir une majorité aux Communes. Et ces partis pour la plupart régionalistes, n'y ont aucun intérêt non plus. En effet, sur l'ensemble du pays, Plaid Cymru, le SNP, le SDLP, le DUP, les Verts et Alliance ne représentent respectivement que 0,6%, 1,7%, 0,4%, 0,6%, 1% et 0,1% des voix. Une proportionnelle intégrale sur l'ensemble du pays verrait donc ces partis balayés des Communes, même avec un seuil minimum de voix de 2% pour être représentés, ce qui n'est pourtant pas grand chose. Seul UKIP, europhobe, qui n'a pas de membre élu au parlement, serait alors en mesure d'y faire son entrée. Notons que le BNP d'extrême-droite a également obtenu plus de voix au niveau national que n'importe lequel de ces partis régionalistes.

Alors, que doit donc faire Nick Clegg?

En gouvernant avec les conservateurs, à supposer qu'il ait le soutien de sa majorité pour le faire, il prend le risque que David Cameron, alors premier ministre, fasse traîner la réforme quelques mois puis provoque des législatives anticipées pour s'assurer une majorité absolue pendant l'état de grâce qui accompagne toute période d'accession au pouvoir. Ce serait la fin pour quelques dizaines d'années de tout espoir pour les Lib Dems de pouvoir enfin compter à l'échelle nationale.

En gouvernant avec le Labour, qui a beaucoup moins de chances de gagner des élections dans un futur proche et qui n'aurait donc pas intérêt à en provoquer, il lui faut trouver un compromis acceptable tant pour ce dernier que pour les partis régionalistes dont il devra s'assurer du soutien.

Et Nick, si tu me lis un jour, voilà ton compromis :
Avec des grandes circonscriptions régionales, et en considérant l'Écosse, le Pays de Galles et l'Irlande du Nord comme de telles circonscriptions, les régionalistes seraient assurés de conserver leurs membres du parlement avec les scores qu'ils réalisent dans leurs régions (11,3% pour Plaid au Pays de Galles, 19,9% pour le SNP en Ecosse, les partis nord-irlandais n'ayant pas de problème à ce niveau, ne subissant pas la concurrence des partis nationaux). Pour faire bonne mesure, l'Angleterre pourrait également être découpée en plusieurs circonscriptions : East Midlands, West Midlands, North-East, North-West, Yorkshire and Humberside, South East, South West, East et Londres, déjà utilisées pour les élections européennes. Le Labour pourrait donc voir surgir des concurrents pour essayer de le dépasser, notamment sur l'autoroute à 10 voies à sa gauche. Mais celui-ci verrait également le BNP et UKIP se tailler des parts du vote conservateur, éloignant potentiellement celui-ci du pouvoir pour un bout de temps, la somme des voix de droite demeurant inférieure à celle des progressistes. L'appui du DUP, proche des conservateurs, n'est pas nécessaire pour faire passer cette réforme, pas plus que celui du Sinn Féin, qui ne siège aux Communes que lorsque sont évoquées les questions nord-irlandaises. Il faut en revanche que les 328 (Labour, LibDem, régionalistes, verts et Alliance) restants soient disciplinés.

Avec, en plus, un seuil minimum de 5% à 10% de voix pour être élu dans une grande circonscription, les nouveaux groupuscules qui ne manqueraient pas de fleurir se verraient empêchés de jouer les trublions, comme cela peut se passer notamment en Israël. La stabilité gouvernementale, ainsi rendue très probable, dépendra ensuite surtout du sens des responsabilités des partis en coalition.

Donc, Nick, si tu veux faire du Royaume-Uni une démocratie digne du 21è siècle, où chaque voix compte, et où tu auras le nombre de sièges que tu mérites, voilà ta réforme. C'est maintenant ou jamais. Tu peux avaler une couleuvre en laissant le leadership du pays à Gordon Brown encore quelques mois, en conditionnant ceci à la priorité des priorités accordée à la réforme électorale, pour laquelle un référendum devra être tenu dans les trois mois. Le Labour, les régionalistes et toi n'avez aucun intérêt à refuser un tel arrangement.

Bon courage, Nick !