VUE SUR LE MONDE

Samedi16 janvier 2010

Aider Haïti sans le gouverner?

PAR BERNARD GUETTA De quel droit, sur quelles bases et jusqu’où peut-on prendre un pays en charge? Par Bernard Guetta Observons ce moment. Instantanément, viennent de se poser en Haïti des problèmes qui se rencontrent périodiquement aux quatre coins du monde. Le premier est que ce pays ne peut simplement pas absorber l’aide qui s’offre à lui. Tout manque à ces survivants, des médecins, des médicaments, des hôpitaux de campagne, des grues, surtout, pour dégager les ruines sous lesquelles tant de gens restent ensevelis.

Tout manque, mais l’aéroport de Port-au-Prince, trop petit, trop endommagé, peine à accueillir les avions prêts à décoller d’Europe et d’Amérique. Les routes sont trop embouteillées pour que les équipes arrivées sur place puissent aussitôt être opérationnelles et la misère et la faim sont trop grandes pour que la sécurité des sauveteurs soit pleinement assurée. Torrents d’horreur et de bonne volonté, c’est le chaos, la «deuxième catastrophe» que les routiers de l’humanitaire ne connaissent que trop bien.

Il faudrait organiser, planifier, «prioriser», mais qui doit le faire? Ce devrait être les autorités nationales mais l’Etat haïtien, trop faible, trop pauvre, n’a pas les moyens de le faire. L’ONU, alors? Elle s’y efforce mais l’ONU est en deuil de ses représentants en Haïti et son bilan est loin d’y avoir été probant. Les grandes puissances, alors, Etats-Unis et Union européenne? Oui, bien sûr, mais qui, précisément? L’Amérique ou l’Europe?

Entre elles, il y a comme une rivalité et, quand elles seront parvenues à se coordonner, restera la grande question, le second problème. Comment, de quel droit, dans quelles limites et sur quelles bases prendraient-elles l’ordre et l’économie en charge, tout en main, dans un pays défait mais souverain?

Car il ne faut pas se payer de mots. Dégager les routes, assurer la sécurité des sauveteurs et des entrepôts, c’est se charger de la police. Envisager la reconstruction, c’est redessiner une ville, lancer des appels d’offres, choisir des entreprises, en un mot, gouverner. Dans d’aussi petits pays, la logique de l’ingérence humanitaire, c’est de substituer des autorités étrangères à l’autorité nationale car, dès lors que ce ne sont plus seulement des ONG, des individus, des volontaires, mais des Etats qui interviennent, ils ont une obligation de résultat, sur la durée, et doivent donc pouvoir décider puisqu’ils seront, au bout du compte, responsables de leur action.

C’est logique, inéluctable, mais est-on prêt, fût-ce sous d’autres noms et avec de vrais contrôles, à réinventer les mandats d’antan, cette mise sous tutelle de pays trop éprouvés pour pouvoir encore se gouverner seuls? C’est tout sauf évident, pas plus pour les pays concernés que pour les puissances auxquelles faire appel.

Imagine-t-on Haïti se replacer sous l’autorité de ses anciennes puissances coloniales ou des Etats-Unis, puissance occupante de 1915 à 1934? Imagine-t-on l’Europe ou l’Amérique candidates à ce rôle alors que l’une et l’autre ont, désormais, appris qu’il est bien difficile, pratiquement impossible, d’exporter et d’enraciner la paix civile, le bien-être et la stabilité?

Poser la question, c’est y répondre car les pays qui auraient le plus besoin d’être pris en charge ont tous, par définition, un passé dramatique et une équation aussi complexe que celle d’Haïti – devenue, en 1804, la première République noire de l’histoire, nation fière et glorieuse mais formée bien avant d’avoir pu trouver un équilibre entre sa bourgeoisie mulâtresse et sa masse d’esclaves révoltés, misérables et acculturés par la traite. En Haïti, les tensions sociales et l’instabilité politique remontent à la sauvagerie de l’Europe esclavagiste et aucune ingérence ne résoudra cela. Seul le temps peut le faire.