OPINIONS
Jeudi8 octobre 2009

L’opération Atalante torpillée par des manœuvres politiciennes

PAR CONRAD TOBLER, Conrad Tobler, secrétaire général de Swiss Shippers’ Council, déplore que le parlement ait coulé, le 24 septembre dernier, le projet de protection des navires suisses contre les pirates Menaces sur nos actions humanitaires et sur notre commerce international par fret maritime: Le Swiss Shippers’Council, organisation représentant 300 importateurs et exportateurs suisses basée à Lausanne, estime que la politique politicienne a fait échouer un projet capital en période de crise économique.

L’opération Atalante, tel est le nom qui désigne l’armement d’une flotte européenne pour combattre la piraterie dans le golfe d’Aden et de l’océan Indien. Quelques chiffres: pour le seul 1er trimestre 2009, on recense 114 bateaux attaqués et 29 saisis. Les pirates ont entre leurs mains 10 à 20 navires, et plus de 200 marins en otage. Le montant cumulé des rançons, engraissant des patrons de mafias, pourrait atteindre entre 30 et 150 millions de dollars. A noter que cette piraterie s’attaque autant aux navires commerciaux qu’à ceux qui apportent leur soutien aux nombreux programmes d’aide humanitaire. Pour ces deux raisons, la Suisse et sa flotte de 36 navires sont aussi concernées.

Il y a huit mois, l’Association suisse des armateurs a demandé au Conseil fédéral de prendre position sur une demande de l’Union européenne pour participer à une force internationale de lutte contre cette piraterie, l’opération Atalante. Le Conseil fédéral a donné une suite favorable et une formation spécifique de l’armée est capable de mener à bien ce soutien.

Quels étaient les intérêts suisses? Comme l’a relevé avec pertinence Micheline Calmy-Rey à nos parlementaires lors des différentes discussions du projet aux Chambres, il existe une menace véritable à l’encontre des bateaux commerciaux et de croisière dans le golfe d’Aden, au large de la Somalie. Alors que nos intérêts sont gravement menacés, notre pays n’a-t-il pas une obligation politique et éthique de démontrer non seulement sa solidarité financière mais aussi et surtout morale envers la communauté internationale en participant activement à cette opération Atalante, initiative de l’UE? Comment est-il concevable d’envoyer de l’aide humanitaire aux populations africaines et de ne pas protéger ces envois? La Suisse, comme pays de droit, autoriserait-elle des voyous ou des terroristes à nuire à son assistance active en matière humanitaire de même qu’à son commerce international?

Une objection de nos parlementaires au projet aurait pu concerner notre principe de neutralité. Il n’en a rien été. Même le conseiller fédéral UDC en charge du Département de la défense, Ueli Maurer, a soutenu le projet, puisque l’engagement d’un détachement de notre armée dans cette lutte contre la piraterie serait de nature policière, avec des hommes formés spécifiquement pour ce genre de fonction, le détachement comprenant une antenne médicale, des spécialistes du droit international, quatre officiers d’état-major, tous engagés sur des bateaux suisses et autorisés par nos lois à œuvrer le cas échéant sur des navires étrangers.

Revoyons les circonstances des discussions aux Chambres fédérales qui ont abouti au sabordage du projet. Le 8 septembre dernier, le Conseil des Etats discute du projet Atalante: 33 voix l’approuvent contre 5. Il passe ensuite au Conseil national, puis revient au Conseil des Etats qui l’approuve encore, le 22 septembre, cette fois par 29 voix contre 9. Enfin, le 24 septembre, le Conseil national rejette définitivement le projet par 102 voix contre 81. Que s’est-il passé pour que 4 voix des Etats soient passées au camp opposé entre le 8 et le 22 septembre? Des parlementaires verts auraient-ils combattu le projet en raison de leur antimilitarisme? D’autres UDC, pour préserver le principe de neutralité? Il est permis d’y voir plutôt une autre raison partisane de règlement de compte politique: en effet, le parlement a élu le 16 septembre un nouveau conseiller fédéral en la personne de Didier Burkhalter (PLR) qui a bénéficié de certaines voix de parlementaires dissidents qui ne seraient pas allées à son challenger…

Il est navrant qu’au moment où le ralentissement économique sur le plan mondial aurait exigé davantage de solidarité démonstrative dans notre pays, celle-ci ait fait défaut pour ce projet. N’est-ce pas là la conséquence d’une vision politique à court terme pour des raisons d’opportunisme politique grave? Dans L’avenir est notre affaire, Denis de Rougemont semble répondre à nos parlementaires: «Ce qui nous trompe, quant à la nature même de l’avenir c’est tout simplement l’ignorance où vivent la plupart d’entre nous quant à leurs véritables désirs, rêves ou besoins.»

Les propos de Denis de Rougemont nous indiquent un changement de cap de notre politique fédérale: «La décadence d’une société commence quand l’homme se demande «que va-t-il arriver?» au lieu de se demander «que puis-je faire?». Pour le Swiss Shippers’Council, il est impérieux que notre action considère ce que nous avons à défendre et à gagner dans la perspective d’une Suisse ouverte au monde, dans les enjeux mondiaux et nous sortant d’un dangereux isolement.

Cela a été précisé par plusieurs parlementaires: notre principe de neutralité n’était en rien ébréché par Atalante. De plus, nous avions les moyens financiers et logistiques pour participer avec d’autres Etats à la protection – entre autres – de notre flotte de 36 navires battant pavillon suisse. Il faut se souvenir que le parlement a approuvé en 2007 un crédit-cadre de cautionnement de 600 millions de francs pour garantir un bon fonctionnement de cette flotte, permettant un approvisionnement de notre pays en cas de crise. La Confédération ne ferait-elle donc pas tout son possible pour protéger sa flotte en haute mer?

En refusant notre participation à Atalante, c’est aussi une fois de plus la crédibilité de la Suisse en tant qu’Etat membre de la communauté internationale qui est mise à mal. Nous sommes en droit de nous demander si la défection de certains conseillers aux Etats et du refus d’une majorité de conseillers nationaux liquidant le projet ne représente qu’une démarche politicienne, opportuniste, négligeant de plus hauts intérêts matériels et moraux. Laissons conclure Denis de Rougemont: «Hier nous pouvions encore partir du passé pour juger le présent et même l’avenir . Aujourd’hui, nous devons partir de l’avenir.»

Vision politique prospective ou, autrement dit, intérêt supérieur et général au-dessus des règlements de compte de partis. Nos intérêts commerciaux comme nos engagements humanitaires mériteraient vraiment mieux!