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Les jeunes Suisses (et peut-être même certains Français, pour peu qu'ils aient appris à lire avec la méthode Paginaire, que l'on trouvait notamment dans les lycées français à l'étranger) connaissent bien l'histoire de Hans-Peter allant au marché aux bestiaux avec sa vache. Il se fait rouler coup sur coup et rentre à la maison les mains vides. Selon les versions, Heidi, sa femme (rien à voir avec celle à laquelle vous pensez), soit lui passe un savon, soit lui pardonne immédiatement tellement Hans-Peter est, au fond, sympathique (ou simplet ?).

Cette histoire que l'on aime bien raconter aux enfants semble enfin pouvoir être actualisée. Le prénom est certes un peu différent, puisqu'il s'agit ajourd'hui de Hans-Rudolf Merz, Président de la Confédération, et le marché aux bestiaux n'en est plus un, mais une tente dans le désert nord-africain.

Reprenons depuis le début.

Face à la prise d'otages orchestrée par la Libye (il s'agissait officiellement d'arrestations de personnes sans titre de séjour valable - mais personne n'est dupe, surtout lorsqu'il s'agit de représentants de grandes entreprises présents sur le sol national depuis plusieurs années), la Suisse a d'abord réagi de la manière la plus classique : avec calme et... automatisme, confiant l'affaire aux Affaires Etrangères dirigées par Micheline Calmy-Rey. Si le personnel du DFAE* a effectué son travail avec professionnalisme, leurs efforts furent vains: Mme. Calmy-Rey est une femme. Comme l'ont rapporté ou sous-entendu de nombreux médias et notamment l'Hebdo, Khadafi est un misogyne de première. La pauvre Micheline avait beau tout essayer, rien ne bougeait. On ne traite pas avec une femme.

Constatant que la ministre piétine (mais est-ce de sa faute ?), le Conseil Fédéral décide pendant l'été 2009 de lui retirer le dossier et de le confier directement au Président de la Confédération, au profil proche de celui d'Eubule, stratège d'Athènes du temps de Démosthène : un brave homme, qui rétabli brillamment les finances, mais qui n'a probablement ni les épaules ni le flair suffisant pour lutter efficacement la menace macédonienne, ni même probablement la conceptualiser.

Merz n'arrive pas à beaucoup de résultats non plus et décide de couper court à la diplomatie silencieuse : il se rend en Libye le 20 août 2009. Le DFAE prépare le voyage avec minutie et définit clairement les règles du jeu: - il faut rencontrer Kadhafi et personne d'autre (car il est évident que la Libye n'a qu'un maître, et il ne sert à rien de discuter avec un sous-fifre sans pouvoir décisionnel) - des excuses sont inacceptables (tous sont égaux devant la loi, Hannibal Khadafi fut traité à Genève comme tout autre citoyen) - la question des otages doit être clarifiée et faire partie intégrante de tout accord paraphé.

Nous connaissons tous la suite: M. Merz présente ses excuses pour l'arrestation du fils Kadhafi... au Premier Ministre libyen (un nobody en terme de pouvoir, dans le système politique de la "Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste"), et signe un protocole d'accord prévoyant la mise sur pied d'un tribunal arbitral qui se chargera d'établir les erreurs et manquements de chacun. Quant aux otages, pas un mot dans l'accord. Rien. Une simple promesse orale que tout rentrera dans l'ordre. En français, du vent.

Qu'a-t-il bien pu se passer dans tête de Hans-Ruedi lors de cette escapade libyenne, lui qui avait pourtant été "briefé" par des vieux routards de la diplomatie ? Eh bien, presque un cas d'école.

La première chose intéressante à observer est la suivante : M. Merz y est allé tout seul, ou presque. Ne l'accompagnaient dans son avion qu'un secrétaire d'état et deux jeunes assistantes. Le premier, senior official, s'est bien gardé de faire le moindre commentaire à son patron. La peur du chef ? La réticence de prendre ses responsabilités dans un environnement hostile ? Quant aux assistantes, il s'agissait d'une conseillère en communication et d'une conseillère du Président en charge des dossiers courants, c'est-à-dire des finances fédérales (le ministère présidentiel dans la distribution exécutive actuelle). Ces deux femmes sont certainement fort compétentes dans leurs domaines respectifs, mais pourquoi donc prendre avec soi des gens manquant d'expérience, ignorants des tenants et aboutissants de la Realpolitik et des réalités politico-diplomatiques ? Pourquoi ne pas s'entourer de diplomates chevronnés lorsque l'on se risque à effectuer une mission aussi risquée, médiatiquement parlant ? Hans-Peter va au marché.

Précisons de même que M. Merz est docteur en droit de l'Université de St. Gall, une institution réputée. Lui-même est fin juriste. Pourquoi donc accepter de signer un tel document dont la teneur est aussi contre-productive, pour ne pas dire humiliante ? Comment a-t-il pu acquiescer à l'idée de mettre en place une tribunal arbitral alors qu'il venait de s'excuser ? Les juges ne risquent pas de tergiverser longtemps si l'une des partie a déjà reconnu par la voix même de son président qu'elle avait faux sur toute la ligne...

Chacun ira de son analyse, et chacun aura probablement raison. Il semble néanmoins que deux facteurs aient joué. D'un part la naïveté d'un individu honnête, irréprochable, "propre en ordre", issu d'une démocratie parlementaire dite de semi-milice où la politique n'est pas réellement une "profession" dont on peut vivre, et où l'on part du principe que l'on peut faire confiance en l'intégrité de son prochain. Cette approche est toute à l'honneur de M. Merz, mais elle n'a pas cours lorsqu'il s'agit de traiter avec un dictateur, caution jusqu'il y a peu du terrorisme international.

La deuxième explication est elle beaucoup plus politicienne, et donc probablement bien plus convaincante: la peur de l'échec, ou pour faire de l'esprit, le "syndrome des otages". Un homme politique en mission a toujours une angoisse terrible : celle de rentrer les mains vides. Un négociateur confirmé ne se presse jamais, sait faire jouer le temps en sa faveur et préfère remettre toute discussion à plus tard si les conditions ne sont pas favorables. Il pèse le pour et le contre et ne brade pas ses atouts. Le politicien, lui, même suisse, veut des résultats. Il se met lui-même sous pression et se croit forcé de ramener quelque chose de concret de son voyage, quitte à se fourvoyer complètement. Que dira-t-on s'il revient "bredouille" ? Et puis il y une partie de rêve, celui de tout politicien : revenir triomphant en jet gouvernemental, tenant les otages par la main. Effluves de larmes. Hommage vibrant de la nation. Adoubement médiatique. Le rêve. Poursuivant cette illusion, le politicien lâche prise, voit ses facultés de jugement se détériorer, et finalement signe plus ou moins n'importe quoi, dans l'unique espoir de ramener les otages. Puisqu'on le lui a promis. Oralement certes, mais d'homme à homme. Sur l'honneur. La promesse sera tenue, c'est certain. Hans-Peter va au marché.

Car les dictatures ont compris le point faible de nos société démocratiques : la prise d'otages. Nous ne supportons plus qu'un de nos ressortissants puisse être retenu à l'étranger. L'individu est au centre de notre système, bien plus que la collectivité et l'intérêt public. Notre politicien s'est ainsi montré prêt à humilier le pays dans l'espoir de tirer deux personnes de leur cage libyenne - certes difficile à vivre, mais il y a pire que le house arrest. Il est intéressant de comparer l'aventure libyenne de M. Merz et la discorde sino-belge après la victoire des communistes. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, anticipant que les choses allaient potentiellement mal tourner, le général Tchang Kaï-chek avait confié une majeure partie du Trésor chinois à une banque belge, qui déplaça les capitaux sur sol américain pour plus de sureté. Lorsque Mao Zedong prit définitivement le pouvoir en 1949 et refoula Tchang Kaï-chek sur Taïwan, il exigea immédiatement des Belges que ceux-ci débloquassent les fonds. Washington empêcha bien évidemment que la transaction se fasse et les autorités chinoises firent placer de nombreux ressortissants belges en résidence surveillée dans le but de faire pression sur Bruxelles. La Belgique ne bougea pas d'un pouce - vingt ans plus tard certains de ces Belges étaient toujours retenus. Et personne ne s'en offusquait, eux les premiers ; certains voyageurs mentionnent encore leur présence dans leurs carnets dans les années 70. C'était tout simplement une époque où l'intérêt supérieur de la nation primait sur ceux d'individus certes respectables, mais sacrifiables au nom de la raison d'État.

Il est évident qu'il est du devoir des autorités de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour sortir leurs ressortissants d'un mauvais pas. L'auteur de ce commentaire est le premier à exiger qu'on vienne le sauver s'il se retrouve pris entre deux feux. Il demande simplement qu'on ne prostitue pas la Nation pour lui, comme pour les deux individus dans le cas qui intéresse, qui plus est faisaient des affaires avec un régime despotique. Leur situation est certes très préoccupante, mais rester coincé dans l'ambassade de Suisse et maintenant depuis quelques semaines dans un hôtel de Tripoli (selon les informations qui ont filtré du lieu secret où les deux Suisses sont retenus) n'est pas non plus insurmontable. Ces gens peuvent encore très bien survivre dans ces conditions, et souffrir que leur pays négocie leur libération dans des termes acceptables et non indécents. Malheureusement leurs familles ne semblent pas l'entendre de cette oreille, hurlant au scandale et exigeant la démission de plus ou moins tout le monde. Peut-être que si elles s'étaient tues et avaient agi en citoyens responsables, la présidence n'aurait peut-être pas agi dans la précipitation et la Suisse n'aurait peut-être pas eu à subir une humiliation de plus.

En conclusion, il est intéressant d'observer ce manque de flair politique et cette incapacité suisse à faire de la Realpolitik, se faisant ainsi facilement piéger par des dictateurs en mal de terrains de jeux. Ce défaut de sensibilité stratégique est d'ailleurs à la base du problème. Moralement, en arrêtant Kadhafi Junior, la Suisse a agi comme se doit d'agir un État de droit. Mais en termes de résultats, le jeu en valait-il la chandelle ? La Suisse s'est fourré le doigt dans l'œil avec les excuses de M. Merz, les deux otages ne sont toujours pas libres et la situation des ex-serviteurs du couple Hannibal Kadhafi, qui avaient porté plainte pour mauvais traitements, ce qui avait déclenché l'arrestation de leurs employeurs, s'est même empirée: harcelés, forcés de retirer leur plainte, certains ont vu leurs proches être jetés en prison alors que le beau-frère de l'un d'eux a été assassiné. Si les autorités genevoises avaient abattu leurs cartes "à la française", c'est-à-dire si elles avaient prié Hannibal et sa clique de quitter la Suisse dans les meilleurs délais au lieu de privilégier l'intervention musclée, bien des problèmes auraient été évités. Certes, on ne s'en sortirait pas grandi, et les serviteurs en question seraient toujours aux mains de leurs bourreaux, mais aux vues des circonstances actuelles, notamment s'agissant des victimes, on est en droit de se demander s'il n'aurait pas été plus judicieux de passer l'éponge tout de suite.


  • * Département Fédéral des Affaires Étrangères