Pour l’instant, il n’existe que quatre mosquées en Suisse (Genève, Zürich, Wangen, Winterthur) comportant un minaret, par ailleurs « muets » (sans appel à la prière). Le reste des musulmans de Suisse doit se contenter de « locaux de prière » pour pratiquer leur religion (la distinction entre local de prière et mosquée est ici purement architecturale, les deux offrant un service régulier assuré par un imam qualifié).

Le nombre de dépôts de demandes d’autorisation de construire de mosquées « équipées » (avec minarets) est néanmoins en forte augmentation. Nombre de communautés musulmanes de Suisse (arabophones ou originaires des Balkans) tiennent à construire de véritables mosquées ou à transformer leurs centres islamiques en édifices religieux dignes de ce nom.

L’Union Démocratique du Centre (UDC*), souvent soutenue par les collectivités locales concernées, s’est violemment opposée à toute construction de minaret. Un sombre individu du nom de Wolfgang Schlüer a rapidement constitué autour de lui un comité anti-minarets, qui lançait en 2006 une récolte de signatures dans l’optique de demander au peuple suisse d’interdire leur construction. En Suisse, il suffit de récolter 100000 signatures dans le délai imparti (les initiants doivent au préalable s’inscrire auprès de la Chancellerie Fédérale) pour qu’une proposition de loi (dite « initiative ») soit soumise au vote du peuple. L’Assemblée fédérale vote à titre consultatif sur le projet de loi en question et peut censurer l’initiative si celle-ci viole certains principes fondamentaux. L’initiative anti-minarets a été déclarée valable début 2009 et devait donc être soumise prochainement au vote. Le Parlement a ainsi estimé que la proposition de texte de loi qui serait soumise au peuple n’empêche pas l’exercice d’un droit fondamental, in casu la liberté de religion. Il est en soi possible de pratiquer sa foi musulmane sans avoir recours à un minaret.

L’argumentaire de l’UDC est multiple et risque de séduire bon nombre de Suisses, pas forcément plus xénophobes que les autres Européens (au sens géographique du terme) mais certainement tout aussi abreuvés que leurs voisins de cette peur de l’Islam caractéristique, à tort ou à raison, de nos sociétés.

Ce sont ici les arguments sous-jacents qui nous intéressent.

Le premier angle d’attaque de l’UDC est d’ordre symbolique. La droite veut faire interdire le minaret comme expression architecturale d’une religion qui n’est pas la bienvenue. L’Islam est ainsi considéré comme dangereux (sentiment caractérisé par la grande confusion entre « islamique » et « islamiste »), étranger (le grand thème de la terre chrétienne), contraire à l’esprit de l’état de droit (et de citer pêle-mêle la condition féminine, le « communautarisme » et bien d’autres encore). Quitte à mettre tous les musulmans dans le même panier. Le minaret devient ainsi plus qu’une simple expression de la présence d’une communauté religieuse mais l’affirmation hostile d’un groupe allogène, un symbole de « conquête ». L’UDC, du fait de sa vision de l’Islam, demande ainsi l’interdiction de son symbole comme on interdirait la croix gammée, le marteau et la faucille ou tout autre forme d’expression d’une idéologie dangereuse ou présentée comme telle. Loin de moi l’idée de comparer l’Islam au fascisme, bien évidemment, mais il me semble que sur le plan symbolique le positionnement de l’UDC suit la logique que je viens de décrire.

La deuxième idée forte derrière cette volonté d’interdire est à mon sens parfaitement illustrée par une discussion que j’ai tenue sur le sujet avec un autre étudiant la semaine dernière. Plutôt partisan du oui à l’initiative, entendant mes arguments, il me répond: « bien, supposons qu’on leur laisse construire leurs minarets, ils ne vont pas se mettre à chanter au moins ? ». Cette réaction reflète une position commune aux initiants et à leurs sympathisants : la peur du « début de la fin ». L’argumentaire est efficace : aujourd’hui le minaret, demain le muezzin, puis viendra pêle-mêle la remise en cause de la mixité, de l’égalité des sexes, et la volonté d’instaurer la charia. Cet argument est faux car il tient pour absolument certain que les musulmans de Suisse et plus généralement d’Europe sont tous de dangereux orthodoxes religieux et surtout que la minorité dure pourra imposer à sa propre communauté puis au pays tout entier un agenda digne des âges sombres. Or rien n’est moins sûr.

Le dernier argument des initiants, en partie inconscient, peut sembler quelque peu déroutant ; il est pourtant parfaitement pertinent d’un point de vue « sociologique » et trouvera son public sans peine. Un argumentaire courant chez les partisans de l’initiative consiste à rappeler que dans certains pays musulmans, la pratique de la religion chrétienne est découragée par tous les moyens, lorsqu’elle n’est pas purement et simplement interdite. Le cas extrême de l’Arabie Saoudite est souvent mentionné comme l’exemple type de l’intolérance qui serait la règle dans les pays musulmans. Ce genre de prise de position fait partie du réflexe petit-bourgeois - qu’a si bien analysé Roland Barthes en son temps (une (re-)lecture des « Mythologies » est fortement conseillée) - lorsqu’il se sent menacé ou discriminé : la loi du talion. Œil pour œil, dent pour dent. Puisque l’Arabie Saoudite interdit les églises et les clochers, alors devenons tout aussi intolérants ! Devenons l’Arabie Saoudite de l’Europe. La logique purement duelle, le raisonnement axé par défaut sur un jeu à somme nulle, bref la vision purement comptable du monde qui fait la spécificité de la petite bourgeoisie lui permet immédiatement de s’identifier à toute proposition de « faire payer » quelqu’un, de remettre les choses à niveau (« level-playing field »), bref, de s’assurer que l’adversaire n’ait pas « d’avantage » ou au pire puisse en profiter le moins possible. L'initiative anti-minarets est en soi un pur produit poujadiste.

Ce message que veut faire passer le comité anti-minarets est en soi très ironique, puisque l’écrasante majorité des musulmans de Suisse viennent des Balkans, de Turquie, du Maghreb ou de pays du Moyen- et du Proche-Orient où la liberté religieuse, certes précaire dans certains cas, est globalement assurée. Mais il montre au-delà le manque de profondeur intellectuelle, de grandeur morale des initiants qui préfèreraient se rabaisser au niveau de ceux qu’ils critiquent (à juste titre) plutôt que de s’engager au contraire dans la réaffirmation des valeurs de liberté et d’équité, qui sont le ciment de notre société. Ce n’est pas en stigmatisant et isolant 400'000 citoyens de ce pays que les partisans de l’initiative consolideront les principes civiques dont ils se sont faits les hérauts.

À la connaissance de l’auteur, seule la Carinthie, région autrichienne et fief de feu le leader d’extrême droite Jörg Haider connaît l’interdiction formelle des minarets. Une référence dont personne ne sortira grandi.

Si l’UDC réussit son coup, ce qui n’est pas exclu, compte tenu notamment du fort impact de l’affaire Kadhafi sur l’opinion publique (la rancœur vis-à-vis du régime libyen pourrait facilement influencer le débat), les répercussions seront catastrophiques. La première à en souffrir serait la Genève Internationale, fierté de ce pays. Il est tout à fait envisageable que nombre de pays musulmans se mettent à boycotter la Cité de Calvin comme lieu de dialogue et de négociation si une telle loi vient à passer. Cela serait de même un coup dur pour la diplomatie suisse qui se verrait fortement affaiblie sur le « marché » des bons offices, médiations et autres représentations d’intérêts tiers, spécialités suisses bien connues. La Confédération peut d’ailleurs se prévaloir de beaux succès sur de nombreux dossiers, qui seraient justement mis en danger. On peut ainsi citer le maintien de contacts entre l’Iran et l’Amérique et plus récemment avec le Groupe 5+1, ou encore la très belle médiation entreprise par la Suisse entre la Turquie et l’Arménie qui a abouti au rétablissement des relations diplomatiques entre ces deux pays, et dont les modalités seront paraphées très prochainement à Zürich en la présence d’Hillary Clinton.

L'Organisation de la Conférence Islamique a annoncé suivre le dossier des minarets avec attention. Cette institution a d'ailleurs publié un bref communiqué sur le sujet l'année dernière, au grand dam de l'UDC, presque surprise de se retrouver ainsi en face d'interlocuteurs externes et sur un playing field subitement fort élargi.

L’impact négatif sur l’image de la Confédération dans l’Union Européenne va sans dire et contribuerait à renforcer le cliché d’une Suisse conservatrice et xénophobe. L’auteur de ces lignes pense sincèrement que la Suisse n’est pas plus crispée ou raciste que ses voisins ; ces penchants s’y expriment par contre de manière bien plus visible, du fait d’un système de démocratie semi directe qui permet à chacun de s’exprimer et de peser sur le débat politique**.

Cette affaire aura de même certainement pour conséquence ridiculiser le pays. La Suisse aura la constitution la plus ridicule d’Europe, Biélorussie mise à part :

{{Art. 72 Eglise et Etat

1.La réglementation des rapports entre l’Eglise et l’Etat est du ressort des cantons.

2. Dans les limites de leurs compétences respectives, la Confédération et les cantons peuvent prendre des mesures propres à maintenir la paix entre les membres des diverses communautés religieuses.

3. Les minarets sont interdits.}}

Le pire reste pourtant à venir : en supposant que l’initiative passe la rampe, n’importe quel musulman un peu futé demandera immédiatement un permis de construire un minaret. Celui-ci lui sera refusé et notre requérant n’aura plus qu’à monter les échelons jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui lui donnera fort probablement raison. Le résultat de la votation sera alors déclaré nul.

L’initiative et plus particulièrement l’entrée en vigueur de la législation qu’elle promeut aura surtout pour effet d’aliéner une communauté musulmane de Suisse plutôt bien intégrée en comparaison avec les situations observées chez certains de nos voisins européens. L’interdiction des minarets ne contribuera qu’à marginaliser les musulmans et à renforcer le réflexe identitaire. Elle fera les affaires des quelques intégristes présents sur sol suisse qui ne tarderont pas à exploiter la faille. Une minorité est d’autant plus encline à donner du crédit à ceux qui hurlent le plus fort (ce que les extrémistes savent faire mieux que tout le monde) qu’elle se sent incomprise et repoussée.

In fine, l’initiative sur les minarets, comme beaucoup de projets soutenus par l’UDC, ne s’attaque pas aux vrais problèmes, dont la presse se fait d'ailleurs l’écho. Une question importante est celle du « personnel religieux » musulman qui officie en Suisse. Les musulmans helvétiques ont réitéré leur demande de pouvoir former des imams sur le territoire national au lieu de devoir importer cette expertise de pays comme l’Egypte ou de manière plus préoccupante l’Arabie Saoudite. L’exemple de la Mosquée de Genève, dont les dignitaires d’origine maghrébine furent tout d’un coup remplacés par une équipe de Saoudiens peu recommandables, reste dans toutes les mémoires.

En faisant mine de s’attaquer à l’intégrisme et de mettre ainsi la population musulmane tout entière sur la touche, comme dénoncé précédemment, l’initiative de l’UDC n’apporte strictement aucune réponse à, ni aucune dynamique positive à même de contrer la remise en cause de certains principes fondamentaux par des éléments perturbateurs dont les musulmans de Suisse se passeraient bien. Ainsi à Schaffhouse, un jeune lycéen a refusé catégoriquement de participer aux activités physiques en piscine, pourtant obligatoires, pour cause de mixité. Si vraiment l’UDC tient à cœur les principes inscrits dans la Constitution, voilà un champ d’action.

La religion, c’est-à-dire toutes les religions, doit être encadrée par les principes de l’Etat de droit régis par la Constitution, dont la stricte égalité entre les sexes fait partie. Sur ces questions-là, les autorités doivent être intraitables, qu’il s’agisse de cas isolés de jeunes en mal de publicité comme à Schaffhouse, de fondamentalistes musulmans ou d’autres groupes dangereux, comme la confrérie extrémiste des moines d’Ecône, qui encore aujourd’hui prône le prosélytisme religieux et argue de la supériorité totale du catholicisme rigoriste sur toutes les autres religions et particulièrement sur les autres formes d’expression de la foi chrétienne. La place des femmes dans leur doctrine n’est pas non plus très reluisante.

Sans parler des sectes.

Construire un minaret ne porte aucunement atteinte à la paix religieuse, n’empêche personne d’exercer sa propre religion en toute tranquillité, ne remet en cause aucun principe fondamental de l’état de droit, ne renie en rien la Constitution. Laissons donc la communauté musulmane de Suisse construire des minarets sur le toit de ses mosquées, et occupons-nous plutôt de garder un œil sur ceux qui officient dans ces mosquées, et plus généralement dans toutes les structures d’adoration du divin, quelle que soit leur identité religieuse ou sectaire.

La crispation autour de la question de l’expression, même architecturale, de l’appartenance religieuse d’une communauté n’a pas lieu d’être et va à l’encontre de nos principes fondamentaux. L’affaire des minarets est le signal avant tout d’un malaise vis-à-vis des musulmans de Suisse, dont les tenants et aboutissants peuvent être traités de manière bien plus efficace par le dialogue que par la confrontation.

Les populations musulmanes de Suisse doivent avoir les mêmes droits que leurs compatriotes chrétiens, juifs, se revendiquant d’autres religions, ou athées. Le vrai combat est ailleurs. Les sectes restent bien implantées. Les ultras d’Ecône ont les mains libres. Et le 11 février 2006, des centaines d’intégristes ont manifesté sur la Place Fédérale à Berne pour protester contre les caricatures danoises et demander des restrictions de la liberté d’expression par « respect » pour leur religion. Bien évidemment, seuls des hommes participaient au rassemblement.

  • * Historiquement un parti bourgeois/agraire de centre droit, comme son nom l’indique – précisons que son appellation allemande s’intitule « Schweizerische Volkspartei », Parti Suisse du Peuple, qui a une toute autre connotation.
  • ** Quoi qu’il en soit, l’affaire des minarets montre la démocratie semi directe sous son pire comme son meilleur jour. Le droit d’initiative permet aux extrêmes de s’exprimer plus que dans tout autre système dit démocratique, de peser sur le débat et de bénéficier d’une couverture médiatique d’envergure. Mais il permet aussi de mettre les sujets les plus délicats sur la table et de crever l’abcès. Cette capacité à poser les questions qui fâchent et d’ainsi forcer la nation non seulement à la réflexion, mais à prendre ses responsabilités fait la particularité et la force de ce pays.